Choc inflationniste et croissance : l’emprise monétaire de la BCEAO sur l’UEMOA

Signal

Entre juin 2022 et décembre 2023, la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a relevé son taux directeur principal de 2,00 % à 3,50 %, en quatre hausses successives. Elle l’a maintenu à ce niveau pendant toute l’année 2024. L’inflation dans l’UEMOA a culminé à 8,4 % en octobre 2022, bien au-dessus de la cible de 1 % à 3 %, avant de redescendre à 2,3 % au premier trimestre 2025, puis à -0,8 % au quatrième trimestre 2025. La BCEAO a basculé en mode assouplissement en juin 2025, abaissant son taux à 3,25 %, puis de nouveau en mars 2026, à 3,00 %.

Lu en surface, le cycle paraît classique. Choc d’offre, réponse monétaire crédible, retour dans la cible. Cette lecture est incomplète.

La BCEAO opère dans un régime de change fixe. Le franc CFA ouest-africain est arrimé à l’euro avec une garantie de convertibilité. La politique monétaire n’est donc pas, au sens strict, libre de cibler l’inflation. Elle est contrainte par l’adéquation des réserves de change et par la posture budgétaire de huit États membres dont les besoins de financement transitent largement par le système bancaire régional. Le cycle de resserrement 2022-2024 a été autant une défense des réserves qu’une lutte contre l’inflation. Le cycle d’assouplissement actuel n’est pas un retour à la normale. C’est une recalibration à l’intérieur d’un cadre qui maintient une pression structurelle sur la liquidité, le crédit et la croissance.

Lecture

Le choc inflationniste de 2022 avait trois sources.

La première était globale. La guerre en Ukraine a poussé les prix de l’énergie et des céréales à des niveaux pluriannuels. Le dollar s’est renforcé contre la plupart des devises, renchérissant les biens importés en FCFA. La deuxième était régionale. Une campagne agricole difficile dans le Sahel, aggravée par l’insécurité au nord du Burkina Faso, du Mali et du Niger, a perturbé les chaînes d’approvisionnement et fait monter les prix des céréales. La troisième était structurelle. Les réserves de change de l’UEMOA, confortables à la sortie du Covid, étaient sous pression du fait de comptes courants déficitaires et de besoins de financement budgétaire que le marché domestique ne pouvait absorber pleinement.

La BCEAO a répondu sur deux fronts. Elle a relevé ses taux directeurs, dans le sens conventionnel, pour ancrer les anticipations d’inflation. Elle a aussi modifié, en 2023, la mécanique opérationnelle de la fourniture de liquidité au système bancaire régional. Elle est passée d’un refinancement à taux fixe avec plein servi, procédure adoptée en 2020 pour fournir une liquidité illimitée au taux directeur, à des appels d’offres à quantité limitée et taux variable. Le changement était technique. Il était surtout conséquent. En limitant le volume du refinancement central, la BCEAO a forcé les banques commerciales à se concurrencer plus agressivement pour les dépôts de clientèle et à gérer leur propre liquidité. Les taux du marché monétaire sont passés au-dessus du taux directeur. Le resserrement effectif a été plus important que les hausses de taux ne le suggéraient.

La croissance a tenu. Le PIB de l’UEMOA a progressé de plus de 6 % en 2024, et de 6,7 % en 2025. La BCEAO projette 6,4 % pour 2026. À titre de comparaison, la Banque Centrale Européenne maintenait son taux de refinancement principal à 2,15 % en mars 2026 avec une croissance bien plus faible. L’UEMOA figure parmi les zones économiques les plus dynamiques au monde. Cette performance doit beaucoup à des vents porteurs spécifiques : prix élevés du cacao bénéficiant à la Côte d’Ivoire, démarrage de la production d’hydrocarbures au Niger et au Sénégal, production aurifère soutenue dans le Sahel, et décaissements du FMI ayant aidé à reconstituer les réserves. Mais la résilience de la croissance face au resserrement reflète aussi une réalité connue. La transmission de la politique monétaire de la BCEAO vers l’économie réelle est faible. Les mouvements de taux directeur sont répercutés partiellement et lentement sur les taux bancaires. L’investissement privé répond davantage à l’impulsion budgétaire qu’au signal monétaire.

Le résultat sur l’inflation est meilleur que le tableau de la croissance ne le suggère. L’inflation est revenue dans la cible à partir de fin 2024. Elle est devenue négative au second semestre 2025. La BCEAO attribue ce retournement à l’amélioration de l’offre sur les marchés, au reflux des prix énergétiques importés et à l’effet cumulatif de ses actions monétaires antérieures. Le chiffre de -0,8 % au quatrième trimestre 2025 est un signal notable. La posture de la banque était passée de prudente à activement restrictive. La baisse de mars 2026 doit se lire dans ce contexte. Pas comme un virage vers le stimulus, mais comme une reconnaissance que la politique précédente était devenue plus serrée que nécessaire.

La question structurelle que ce cycle ne résout pas concerne la contrainte des réserves. Les réserves de change de l’UEMOA, érodées en 2022 et 2023, se sont reconstituées en 2024 et début 2025. Elles sont aujourd’hui au-dessus des seuils d’adéquation. Mais le cadre monétaire de la BCEAO reste, comme le FMI l’a souligné, hybride. Régime de change fixe, mobilité des capitaux limitée, canal de crédit domestique nécessitant une coordination budgétaire et monétaire. Quand les déficits budgétaires se creusent, comme au Sénégal après les révisions de données de 2024 et 2025 qui ont substantiellement augmenté le stock de dette publié, la charge revient à la banque centrale de défendre les réserves par la gestion de la liquidité. Le resserrement devient la posture par défaut, même quand l’inflation domestique ne le justifie pas.

L’emprise que la BCEAO maintient sur l’économie de l’UEMOA est donc plus serrée que le taux directeur ne le suggère. Le taux à 3,00 % en mars 2026 paraît bas comparé au pic de 2022. Mais les réserves obligatoires restent à 3 %. Le refinancement reste plafonné plutôt qu’illimité. Et le marché régional de la dette absorbe des volumes record d’émissions souveraines, qui évincent le crédit au secteur privé.

Implication

Trois implications pour les acteurs économiques de l’UEMOA.

La première concerne le cycle du crédit. L’assouplissement de 2025 et 2026 devrait, mécaniquement, faire baisser le coût du crédit pour le secteur privé. En pratique, la transmission est partielle. Le crédit à l’économie de l’UEMOA a progressé de 5,6 % en 2025, après 4,5 % l’année précédente. Mieux, mais bien en deçà des taux de 8 à 10 % observés à la fin des années 2010. Les baisses de taux de la BCEAO aideront. Mais la contrainte sous-jacente, la préférence des banques pour l’exposition souveraine plutôt que pour le crédit privé, est structurelle. Elle ne se résoudra pas par 25 points de base supplémentaires d’assouplissement. Les opérateurs qui attendent un retour des conditions de crédit aux niveaux d’avant 2022 attendront plus longtemps que ce que le seul taux directeur laisse penser.

La deuxième concerne les anticipations d’inflation. Le chiffre déflationniste de fin 2025 rappelle que l’UEMOA n’est pas, structurellement, une zone à inflation élevée. Avec un ancrage de change, des anticipations stabilisées et une production agricole significative, les épisodes inflationnistes de 2022-2024 étaient des exceptions plutôt qu’une tendance. Les stratégies de pricing calibrées sur un environnement d’inflation à 5-7 %, chez les importateurs, les prestataires de services ou les promoteurs immobiliers, doivent être révisées. Les entreprises planifiant 2026 et 2027 doivent anticiper une inflation dans la fourchette 1-3 %, plutôt qu’au sommet de cette fourchette. C’est favorable aux ménages. C’est défavorable à toute entreprise qui avait construit ses hypothèses de marge sur des hausses de prix persistantes.

La troisième est la plus stratégique. L’emprise structurelle de la BCEAO sur l’économie de l’UEMOA est plus serrée que celle de banques centrales opérant en change flottant et avec mobilité totale des capitaux. Toute analyse de la croissance UEMOA qui traite la banque centrale comme un observateur passif, ou qui suppose que les conditions monétaires suivront étroitement l’inflation, lit mal le cadre. La posture de la BCEAO continuera de répondre à l’adéquation des réserves et aux trajectoires budgétaires au moins autant qu’à l’inflation.

Projection

Trois éléments à surveiller dans les douze mois.

Le premier est la trajectoire budgétaire du Sénégal. Le pays prévoit de rester un emprunteur majeur sur le marché régional en 2026 et 2027. La relation avec le FMI, recalibrée après les révisions de données de 2024, conditionne en partie la perception du risque souverain régional. Le second est la situation des trois pays du Sahel hors architecture FMI traditionnelle, le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Leur capacité à se financer sur le marché régional reste fonctionnelle mais sous tension. Toute dégradation pèserait sur les rendements de l’ensemble du marché. Le troisième est la trajectoire des réserves. Le rebond de 2024-2025 a été soutenu par des facteurs spécifiques, dont les prix du cacao et les exportations naissantes d’hydrocarbures. La soutenabilité de cette reconstitution dépend de prix de matières premières dont la volatilité est connue.

Pour les directions financières d’entreprise, les banques et les investisseurs alloués au marché régional, la lecture reste cohérente. Le cycle a tourné. Le plancher est plus haut que celui du cycle précédent. La BCEAO a démontré, par sa gestion de 2022-2024, qu’elle resserrera, par les taux, par les plafonds de liquidité, par la gestion des réserves, quand les conditions externes l’exigeront. Le cadre est crédible. Il est aussi, par construction, restrictif. Les économies de l’UEMOA continueront de croître autour de 6 %. Mais elles le feront sous des conditions monétaires qui ne ressemblent pas à celles de la fin des années 2010. C’est la nouvelle normale. Et la nouvelle normale a des conséquences pour tout bilan dont l’équilibre dépend du coût de l’argent.