L’Angola à Kigali : l’agriculture devance le pétrole dans le pitch de Luanda aux investisseurs

À l’occasion de la 13e édition de l’Africa CEO Forum, tenue les 14 et 15 mai 2026 à Kigali, l’Angola a adressé un signal clair aux investisseurs internationaux. Selon un communiqué de l’ANGOP, la participation angolaise intervient dans un contexte où l’agriculture occupe désormais une place centrale dans la structure productive nationale, s’affirmant actuellement comme le principal contributeur à l’économie angolaise, devant le secteur pétrolier traditionnel en termes de poids dans l’activité économique intérieure, reflet du processus de diversification en cours. Le pays était représenté par José de Lima Massano, ministre d’État chargé de la Coordination économique, qui est intervenu lors du panel « Invest in Angola ».

Le cadrage n’est pas anecdotique. Il marque un déplacement délibéré dans la manière dont Luanda présente son profil économique à une audience d’environ 2 500 participants et investisseurs, lors de l’un des principaux rendez-vous annuels du secteur privé africain. Le ministre y a également présenté les réformes mises en œuvre par l’Exécutif, notamment l’amélioration du climat des affaires, l’expansion des infrastructures logistiques et productives, les mesures d’incitation à l’investissement privé et la croissance des secteurs non pétroliers, en particulier l’agriculture, l’industrie manufacturière, l’énergie, la logistique et les mines.

Lecture : un basculement réel, mais pas celui que décrit le pitch

Le récit d’une agriculture qui dépasse le pétrole mérite d’être qualifié. Plusieurs sources officielles confirment que le poids du secteur non pétrolier a progressé significativement ces dernières années. Selon la Banque africaine de développement, la part de l’agriculture et de la pêche dans le PIB est passée de 6,2 % en 2010 à 14,9 % en 2023, et en 2024 la croissance du PIB réel a atteint 4,4 %, contre 1,1 % en 2023, portée par une croissance robuste du secteur non pétrolier de 5,3 %, en particulier dans l’agriculture, la pêche, l’extraction de diamants et l’énergie, tandis que le secteur pétrolier progressait de 1,2 %.

Selon le ministre angolais de la Coordination économique lui-même, en juillet 2025, l’agriculture représente désormais environ 19 % du PIB, contre seulement 13 % en 2017, et croît à un rythme annuel moyen de 6 %. Le basculement est donc réel en termes de poids dans l’activité domestique.

Le tableau change toutefois quand on regarde les exportations et les recettes publiques. La BAD précise que le pétrole représente encore 28,9 % du PIB et 95 % des exportations. D’autres analyses vont plus loin : mesuré par la composition des exportations, le tableau est plus net : le pétrole brut et les produits raffinés constituent encore plus de 90 % des exportations de marchandises, indiquant que l’Angola reste fonctionnellement un exportateur mono-produit.

La réalité structurelle de l’agriculture est elle aussi plus nuancée que ne le suggère le pitch. Selon la Banque mondiale, l’agriculture contribue à hauteur de 14,9 % du PIB mais emploie 56,2 % de la population. Seulement un tiers environ des terres arables de l’Angola sont utilisées pour les récoltes, et seules 100 000 hectares sur 5 millions de terres arables bénéficient de machines ou de traction animale pour les semis et la récolte. L’agriculture angolaise consiste principalement en une agriculture de subsistance, les principales cultures industrielles étant le café et le coton. Une autre analyse précise que l’Angola importe environ 80 % de son alimentation, et la productivité du secteur agricole reste contrainte par une infrastructure rurale médiocre, une mécanisation limitée et des questions de droits fonciers non résolues.

Autrement dit : l’agriculture a gagné du poids dans l’activité domestique, mais le pays demeure importateur net de produits alimentaires, avec une productivité par travailleur qui reste en retrait. Le récit d’une « agriculture devant le pétrole » saisit une direction réelle, mais aplatit une réalité encore asymétrique.

Implications : ce que le pitch cherche à faire, et ce qu’il ne peut pas faire

Pour l’Angola, le cadrage agricole remplit une fonction précise dans le contexte de Kigali. Il signale aux investisseurs privés que le pays s’ouvre au-delà des hydrocarbures, dans une année où le FMI projette un ralentissement marqué de la croissance angolaise à 1,9 % en 2025 et une stagnation en 2026, largement en raison d’une production pétrolière en baisse et d’une expansion modérée du secteur non pétrolier. Le récit de diversification n’est donc pas seulement communicationnel : il accompagne une contrainte macroéconomique réelle liée à la baisse des revenus pétroliers.

Pour les investisseurs, la question est celle de la matérialité de ce signal. Plusieurs éléments donnent au pitch une portée concrète : une analyse du FMI indique que la croissance du secteur agricole ne suit pas la même dynamique que les prix du pétrole, soulignant son potentiel à soutenir la diversification économique ; la BAD souligne que la diversification économique reste essentielle pour atténuer les risques baissiers liés à l’instabilité de la production et des prix pétroliers ; et le Plan national de développement 2023-2027 identifie explicitement l’agriculture, l’élevage et l’industrie comme secteurs prioritaires.Mais plusieurs contraintes pèsent sur l’appétit des investisseurs. L’inflation reste élevée à 23,4 % en 2025 et devrait reculer à 17,7 % en 2026. Le déficit budgétaire passera de 1,7 % du PIB en 2025 à 2,1 % en 2026, reflétant des dépenses accrues pour relancer l’économie à l’approche des élections de 2027. L’accès au crédit privé reste structurellement limité, le kwanza a connu une dépréciation significative ces dernières années, et le capital naturel s’est détérioré, avec notamment une baisse de 49 % des terres agricoles. Ces éléments constituent la réalité opérationnelle à laquelle se confronte tout investisseur répondant au pitch de Luanda.

Pour le positionnement régional de l’Angola, la séquence de Kigali s’inscrit dans un effort plus large de repositionnement du pays dans les conversations sur les flux de capitaux africains. Le ministre devait tenir des rencontres avec des investisseurs africains, des représentants d’institutions financières internationales et des chefs d’entreprise, dans le but de renforcer les partenariats économiques et de mobiliser de nouveaux investissements en faveur de l’Angola.

Projection : ce qu’il faut surveiller

Trois indicateurs permettront de mesurer l’efficacité réelle du pitch de Kigali. Le premier est la trajectoire des financements vers le secteur agricole, en particulier la mesure dans laquelle le récit de diversification se traduit par des partenariats concrets avec des investisseurs régionaux et internationaux, au-delà de l’effet d’annonce du forum. L’augmentation de capital de la Banque de développement angolaise (BDA) et du Fonds de garantie de crédit, évoquée par les autorités angolaises, constituera un signal tangible à cet égard.

Le deuxième est l’évolution de la part des importations alimentaires. La capacité de l’Angola à substituer ses importations alimentaires par une production domestique sera le test opérationnel du récit de diversification. Tant que le pays importe environ 80 % de son alimentation, l’affirmation selon laquelle l’agriculture a dépassé le pétrole dans la structure productive reste un indicateur de poids relatif, pas d’autonomie fonctionnelle.

Le troisième est la cohérence du discours officiel avec la trajectoire budgétaire réelle du pays. Le projet de loi de finances 2026 a annoncé une réduction des dépenses de 4,7 % dans un contexte de recettes pétrolières plus faibles. La question est de savoir si les investissements publics agricoles seront préservés dans ce cadre de consolidation, ou s’ils figureront parmi les variables d’ajustement. La réponse à cette question, plus que la rhétorique du forum de Kigali, déterminera si l’agriculture est effectivement passée devant le pétrole dans les priorités économiques angolaises, ou si l’annonce relève d’abord d’un positionnement stratégique.