La guerre silencieuse de la Côte d’Ivoire contre l’orpaillage clandestin

Depuis 2021, les autorités ivoiriennes ont démantelé plus de 8 500 sites d’orpaillage illégaux. Pourtant, la pratique continue de s’étendre, avec des pertes annuelles estimées à des milliers de milliards de francs CFA. Entre action répressive, économie parallèle et enjeux sécuritaires régionaux, la Côte d’Ivoire mène une bataille qui dépasse largement la seule question minière.

L’or joue un rôle croissant dans l’économie ivoirienne. Le secteur minier formel a représenté entre 4,5 % et 5 % du PIB en 2024, avec des exportations dépassant 14 milliards de dollars, plaçant le pays parmi les cinq premiers producteurs miniers du continent. À côté de ce secteur industriel en expansion, porté notamment par la montée en puissance de la mine de Lafigué, une économie parallèle prospère. Le Conseil national de sécurité de Côte d’Ivoire, réuni le 23 juillet 2026 à Abidjan sous la présidence d’Alassane Ouattara, a décrit la situation comme très préoccupante. Cinq ans après la création du Groupe spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI), le bilan opérationnel s’accompagne d’un constat plus inquiétant : le phénomène ne recule pas.

Une répression de grande ampleur, un phénomène en expansion

Depuis 2021, le GS-LOI affirme avoir démantelé plus de 8 500 sites clandestins et déféré 4 474 personnes devant la justice, dont environ les deux tiers sont des ressortissants étrangers. Les autorités indiquent également avoir saisi près de 960 millions de francs CFA en équipements et avoirs, et récupéré 136 kilogrammes d’or. Ces chiffres témoignent d’un véritable effort opérationnel, incluant des interventions quasi quotidiennes sur le terrain, comme les opérations de démantèlement menées en mars 2026 à Adzopé et Bongouanou.

Ces chiffres coexistent avec une autre réalité. Le nombre de sites clandestins actifs serait passé de 801 en 2023 à plus de 1 600 en mai 2026, selon les données de la gendarmerie nationale. L’activité touche désormais 24 des 31 régions du pays. Les exploitants dont les sites sont démantelés se déplacent fréquemment ou reconstruisent rapidement, ce qui limite l’effet durable des opérations de destruction.

Des estimations financières divergentes mais importantes

Les estimations des pertes de recettes pour l’État varient selon les sources, ce qui impose une lecture prudente. Le président de Bloomfield Intelligence, Stan Zézé, a évalué les pertes annuelles à 4 600 milliards de francs CFA lors de la Country Risk Conference tenue au Sofitel Abidjan fin avril 2026, en lien avec une estimation de 142 tonnes d’or échappant chaque année au contrôle de l’État. Ce même chiffre de 142 tonnes a été cité par le ministre des Mines, Mamadou Sangafowa Coulibaly, devant les institutions de Bretton Woods à Washington le 16 avril 2026. D’autres estimations sont sensiblement plus basses : l’ONG SWISSAID situe la production artisanale non déclarée entre 30 et 40 tonnes par an, tandis qu’une évaluation stratégique interne confidentielle datée de juillet 2026 estime l’extraction illégale totale à environ 710 tonnes sur l’ensemble de la période allant de 2021 à la mi-2026, soit une moyenne annuelle nettement inférieure au chiffre de 142 tonnes. Un point demeure constant d’une source à l’autre : le taux d’interception reste marginal, autour de 0,13 % de la production illégale selon cette même note stratégique. Quelle que soit l’estimation retenue, l’écart entre les volumes extraits et saisis reste considérable.

Une chaîne économique qui dépasse largement le mineur artisanal

Réduire l’orpaillage illégal à ses travailleurs de terrain donne une image incomplète. Une étude de 2026 menée par des chercheurs de l’Université Félix Houphouët-Boigny décrit comment le pouvoir économique se répartit à l’échelle des sites : financiers, propriétaires d’équipements, intermédiaires locaux et acheteurs captent l’essentiel de la valeur, tandis que les mineurs eux-mêmes, estimés à 500 000 personnes, travaillent souvent pendant des années sans gain financier significatif. L’or extrait circule ensuite par des circuits régionaux, notamment via le Burkina Faso et le Mali, avant d’atteindre les centres internationaux de négoce.

Le gouvernement pointe des complicités locales

À l’issue du Conseil des ministres du 5 août 2026, le porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly, a averti que la loi serait désormais appliquée avec fermeté contre les chefs de village et les agents de l’administration reconnus complices. Selon lui, aucun opérateur clandestin ne peut s’installer dans un village sans l’accord d’un chef de terre ou d’un chef de village, ce qui étend la responsabilité au-delà des seuls opérateurs de terrain. Le porte-parole a également appelé les associations de développement local à alerter les autorités lorsqu’elles observent de tels arrangements. Ce déplacement du discours officiel, du site d’extraction vers la chaîne locale d’approbation, fait écho aux constats des chercheurs universitaires sur la répartition du pouvoir économique dans le secteur.

Un risque sécuritaire et environnemental transfrontalier

La dimension sécuritaire du problème s’est accentuée ces dernières années. Un rapport de cartographie publié en 2025 par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime indique que le groupe armé JNIM tire des ressources de l’orpaillage artisanal dans certaines parties de la zone frontalière Burkina Faso–Côte d’Ivoire. Cela complique une réponse purement répressive, en liant l’économie clandestine de l’or à des préoccupations de stabilité régionale qui dépassent les frontières nationales.

Sur le plan environnemental, le mercure et le cyanure utilisés dans le traitement du minerai contaminent les sols et les cours d’eau. Le Programme des Nations unies pour l’environnement identifie l’exploitation minière artisanale comme la principale source mondiale de pollution au mercure. La Côte d’Ivoire a signé la Convention de Minamata en 2013 et l’a ratifiée en 2019, engageant le pays à réduire progressivement l’usage du mercure dans l’exploitation minière artisanale. Le lancement, le 27 février 2026, d’un projet de cartographie foncière et de réhabilitation à Daoukro, mené par l’Abidjan Legacy Program avec l’appui de la CEDEAO, s’inscrit dans cet effort de remédiation.

Des rivières et des terres déjà marquées par les dégâts

La pollution n’est plus un risque hypothétique, elle est déjà mesurable sur le terrain. En mai 2026, la contamination de la rivière N’Zi a laissé la ville de Bocanda confrontée à une pénurie d’eau potable, la forte turbidité compliquant le traitement par les services locaux. À Agboville, une dégradation similaire observée début août 2026 a été attribuée à des sites miniers situés plus en amont, dans la région du Moronou d’où prend sa source la rivière Agbo. Dans le sud-est, les lagunes Tendo-Ehy et Aby, visitées par le ministre de l’Environnement Abou Bamba en février 2026, subissent une pollution persistante et des remblais non réglementés qui menacent la biodiversité locale. Le long de l’axe Yamoussoukro-Bouaflé, le fleuve Bandama a pris une teinte orangée caractéristique liée au lavage à grande échelle de sables aurifères. Une évaluation de 2023 du ministère des Eaux et Forêts avait déjà conclu que les douze bassins fluviaux du pays étaient touchés, l’orpaillage illégal étant responsable d’environ 80 % de cette pollution.

Une stratégie prise entre répression et alternatives

Les autorités ivoiriennes reconnaissent les limites d’une approche fondée uniquement sur la répression. Le gouvernement a entrepris de renforcer la formation des magistrats, afin de transformer davantage d’arrestations en condamnations effectives. Il prévoit également d’impliquer plus directement les préfets et les chefs coutumiers, et d’approfondir la coopération avec les pays d’origine des mineurs étrangers. Dans le même temps, le secteur minier industriel continue de croître, avec une production officielle passée de 58 tonnes en 2024 à une estimation de 62 tonnes en 2025, et des mines industrielles contribuant à hauteur de 0,5 % de leurs revenus au Fonds de développement local. Cette dynamique de formalisation vise à offrir une alternative structurée à une activité artisanale qui reste, pour des centaines de milliers de personnes, une source directe de revenus.

Le bilan présenté par le Conseil national de sécurité met en avant des volumes opérationnels. Il dit peu de ce qui remonte réellement la chaîne, vers les financiers et les réseaux de revente qui permettent à un site démantelé de rouvrir quelques kilomètres plus loin. Les mois à venir fourniront un signal plus fiable que les chiffres actuels : combien des 4 474 personnes déférées à la justice finissent effectivement condamnées, et jusqu’où le mécanisme de traçabilité de l’or promis par Abidjan aux institutions de Bretton Woods sera réellement mis en place.