Trois annonces sont tombées à quelques jours d’intervalle fin juin 2026. Le Ghana a confirmé qu’à partir du 1er juillet, ses plus grands producteurs d’or devraient vendre 30 % de leur production directement à l’État, sous forme brute, avec une décote fixe. Le président kényan a déclaré devant le G7 à Évian qu’un accord sur les minerais critiques avec Washington ne pourrait aboutir que si les terres rares, le lithium, le graphite, le cuivre, le nickel et le niobium étaient raffinés sur le sol kényan. Et à Bamako, la construction se poursuit d’une raffinerie contrôlée par l’État conçue pour traiter quatre fois la production aurifère actuelle du Mali. Aucun de ces mouvements n’est isolé. Ensemble, ils marquent le moment où une tendance politique amorcée par l’interdiction namibienne d’exporter du lithium brut en 2023 devient un schéma continental, couvrant l’Afrique de l’Est, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique australe, et s’étendant à l’or, au lithium, au cobalt, au manganèse et aux terres rares.
Ce qui se passe concrètement
Le nouveau dispositif ghanéen, signé entre le Ghana Gold Board (GoldBod) et la Chambre des mines, remplace un accord de 2022 qui imposait aux grands producteurs de vendre 20 % de leur production à la banque centrale. Le nouveau seuil, en vigueur depuis le 1er juillet 2026, porte cette part à 30 %, payée en cedis avec une décote de 0,55 % sur le taux de référence de la Banque du Ghana. Newmont, Gold Fields et Zijin figurent parmi les parties nommées. L’or est raffiné localement avant d’être expédié vers une installation accréditée par la London Bullion Market Association (LBMA) à l’étranger pour le marquage final, le Ghana ne disposant pas encore de sa propre raffinerie certifiée LBMA. L’objectif affiché est double : constituer des réserves visant 157 tonnes d’ici 2028, et obtenir l’accréditation LBMA pour une raffinerie nationale d’ici 2030. Cette politique s’accompagne d’une échéance distincte, plus contraignante : Newmont, AngloGold Ashanti et Zijin doivent transférer leurs opérations minières à des sous-traitants ghanéens d’ici décembre 2026, après le refus opposé par le Ghana au renouvellement du bail de Gold Fields sur le site de Damang plus tôt cette année.
Au Kenya, le mouvement relève de la diplomatie plus que de la réglementation. Le président William Ruto a déclaré devant des ministres africains réunis à Nairobi que le pays allait « transformer nos minerais ici, les raffiner ici, les manufacturer ici », et a répété cette exigence lors du sommet du G7 en juin, affirmant que les terres rares, le lithium et le niobium kényans ne seraient exportés qu’après transformation domestique. À ce stade, il s’agit d’une position de négociation intégrée à un cadre minier avancé mais non ratifié avec les États-Unis, et non d’une interdiction d’exportation codifiée.
L’approche malienne est la plus capitalistique des trois. La raffinerie de Senu, soutenue par le groupe russe Yadran avec l’État malien comme actionnaire majoritaire, a été inaugurée mi-2025 avec une capacité prévue de 200 tonnes par an, soit environ quatre fois la production actuelle du pays. Le président Assimi Goïta a indiqué que le code minier serait modifié pour imposer à toutes les entreprises un raffinage domestique de l’or, et le président de Yadran a présenté l’installation comme un « centre régional » susceptible de traiter également l’or du Burkina Faso. Aucune date d’achèvement ni calendrier de certification LBMA n’a été communiqué.
Pourquoi ce sujet compte
Ces trois cas diffèrent dans leur mécanisme, mais la logique sous-jacente est identique. Les gouvernements africains passent de conditions de propriété (participations, redevances) à des obligations de transformation, pariant que c’est la captation de l’étape de raffinage et de manufacture, et non seulement de l’extraction, qui produit une valeur durable. Le phénomène précède 2026 : la Namibie a interdit l’exportation de lithium, cobalt, manganèse, graphite et terres rares non transformés dès 2023 ; le Zimbabwe a restreint les exportations de lithium brut la même année ; le Burkina Faso a réformé son code minier en 2024 pour imposer un raffinage local. L’interdiction guinéenne des exportations d’or brut, sa raffinerie de Nimba et sa politique de transformation de la bauxite, déjà couvertes sur ce desk, s’inscrivent dans le même courant continental. Ce qui est nouveau mi-2026, c’est la densité et le niveau politique de ces annonces rapprochées, et le fait que le Ghana soit le premier à assortir sa politique d’une échéance de conformité ferme et rapprochée, adossée à un accord signé avec des opérateurs multinationaux nommément désignés, plutôt qu’à une simple déclaration de politique ou une cérémonie de pose de première pierre.
Ce que cela change
Pour les compagnies minières, l’effet immédiat est une compression de la part exportable de la production et un déplacement de qui fixe le prix. La vente obligatoire de 30 % de l’or ghanéen à décote fixe à un acheteur étatique modifie la structure de revenus des grands producteurs, indépendamment des cours mondiaux. Au Mali, l’historique du différend avec Barrick, résolu seulement après la mise sous administration provisoire de l’État de la mine de Loulo-Gounkoto, indique que les gouvernements de la région sont prêts à faire respecter ces conditions par une intervention directe, et non par la seule voie législative. Pour les États, l’arbitrage se joue entre une captation de revenus à court terme et les années d’infrastructure, de certification et de main-d’œuvre qualifiée nécessaires pour réellement exploiter une raffinerie aux normes LBMA sur le territoire national. Le Ghana reconnaît lui-même ne pas encore en disposer ; son accord de 2026 fait explicitement transiter l’or par une installation LBMA étrangère dans l’intervalle.
Ce qu’il faut surveiller
Trois points non résolus détermineront si ce mouvement devient structurel ou reste une vague d’annonces. D’abord, si la future raffinerie ghanéenne obtient l’accréditation LBMA dans le délai annoncé de 2030, condition préalable pour que la stratégie du GoldBod devienne autonome plutôt qu’un simple point de passage vers l’étranger. Ensuite, si la position de négociation kényane au G7 se traduit par un accord signé et contraignant avec les États-Unis, sachant qu’au moment du sommet de juin elle demeurait un cadre avancé et non un accord ratifié. Enfin, si la raffinerie malienne de Senu, toujours sans date d’achèvement communiquée seize mois après sa pose de première pierre, tient son ambition régionale de traiter également la production burkinabè, ce qui constituerait le premier signe concret d’une intégration transfrontalière du raffinage dans le Sahel.