Banque confédérale de l’AES (BCID-AES) : six mois après, ce que le fonds de 500 milliards de FCFA a — et n’a pas — réellement produit

Finance & Institutions

Le 23 décembre 2025, les chefs d’État du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont inauguré officiellement la Banque Confédérale pour l’Investissement et le Développement de l’Alliance des États du Sahel, la BCID-AES, à Bamako. L’institution a été présentée comme le bras financier du projet de souveraineté de la confédération, avec pour mission déclarée de financer les investissements publics et privés dans les secteurs jugés stratégiques : infrastructures de transport et d’énergie, agriculture et agro-industrie, industrialisation locale, services sociaux de base. Six mois plus tard, l’écart entre l’annonce institutionnelle et la réalité opérationnelle est le sujet qui mérite d’être lu. 

Le chiffre du capital est le point de départ de toute évaluation honnête. Le capital initial annoncé de 500 milliards de FCFA place la BCID-AES dans la catégorie des banques d’investissement et de développement aux côtés des institutions régionales existantes. À titre de comparaison, la Banque ouest-africaine de développement dispose d’un capital de 1 709 milliards de FCFA et d’un bilan de 3 893 milliards en 2024. La BCID-AES démarre à environ un tiers de la capitalisation de la BOAD, dans une région aux besoins d’infrastructure substantiellement plus importants et à des primes de risque plus élevées. Le chiffre n’est pas sans pertinence, mais il fixe un plafond, non un plancher, à ce que l’institution peut effectivement financer à court terme. 

La contrainte la plus immédiate porte sur ce qui a réellement été mobilisé. La BCID-AES fait face au défi immédiat de mobiliser des capitaux dans un environnement de pression fiscale, son capital initial étant souscrit par des États membres dont les positions budgétaires sont déjà sous tension. Ce capital est destiné à être alimenté par un mécanisme de prélèvement confédéral permanent, conçu pour garantir la durabilité financière de la banque. Si ce mécanisme génère des flux au rythme annoncé, cela n’a pas été documenté publiquement. Aucune décision de financement de projet, aucun décaissement, aucun résultat opérationnel de première année n’ont été rendus publics à ce jour. Ecofin AgencyJournaleducatif

La séquence de gouvernance est lisible. Le Professeur Balibié Serge Auguste Bayala, expert burkinabè en gestion financière, a été désigné premier président de la BCID-AES en février 2026, avec pour mission d’établir les bases opérationnelles de la banque et d’en assurer la crédibilité financière. Il est titulaire d’un doctorat en gestion financière de l’Université de Groningen et cumule plus de vingt ans d’expérience dans la gouvernance institutionnelle, notamment à la BCEAO et à la tête du Centre africain d’études supérieures en gestion de Dakar. Le profil est techniquement crédible. Le défi est que la construction de l’infrastructure opérationnelle d’une banque multilatérale de développement  comités de crédit, cadres de risque, pipelines de projets, relations avec les agences de notation  prend considérablement plus de six mois, quelle que soit la qualité du leadership

Une tension structurelle est également inscrite dans la conception de l’institution. La banque opère en dehors de la juridiction de la BCEAO, mais les États membres continuent d’utiliser le franc CFA pour leurs échanges commerciaux et leurs finances publiques. Cela crée un paradoxe dans lequel l’institution cherche une indépendance financière tout en restant liée à une monnaie contrôlée par les structures régionales mêmes qu’elle entend contester. Les économistes sont explicites sur ce point : la BCID-AES n’a aucune compétence en matière de politique monétaire. Son rôle se limite au financement des projets des États, des collectivités et des entreprises. La création d’une monnaie propre à l’AES nécessiterait une sortie préalable du franc CFA. La banque est un outil de financement, non un instrument de souveraineté monétaire. Cette distinction est importante pour lire correctement sa capacité réelle. 

Le premier test consistera à voir si les 500 milliards de FCFA promis sont effectivement débloqués et affectés à des projets structurants. Les populations sahéliennes attendent des résultats concrets : routes sécurisées, prix des denrées stables, emplois pour les jeunes. C’est à cette aune que l’AES sera jugée, bien plus qu’à ses déclarations d’intention. La BCID-AES a franchi le lancement institutionnel. La phase plus difficile,  traduire une annonce de capitalisation en projets financés, décaissements mesurables et crédibilité institutionnelle — est celle qui vient à peine de commencer.