Énergie & Industrie
Depuis le début de 2026, l’Algérie déploie dans le Sahel une séquence d’engagements énergétiques concrets qui dépasse largement la signalisation diplomatique. Alger a engagé 88 millions de dollars pour moderniser les infrastructures minières et énergétiques du Burkina Faso, annoncé que Sonatrach lancerait des opérations de forage au Niger, et signé par ailleurs un accord de coopération gazière et pétrolière avec la Côte d’Ivoire. La société publique d’électricité algérienne Sonelgaz construira une centrale électrique de 40 MW au Niger, entièrement financée par l’Algérie, suite à un accord signé avec la société nigérienne d’électricité NIGELEC. Le projet comprend un soutien aux infrastructures de transport et de distribution d’électricité ainsi qu’une formation technique. La stratégie régionale algérienne s’étend également au Tchad, où Sonatrach a effectué sa première livraison de GPL en mai 2026, tandis que Sonelgaz prépare un second projet de centrale de 40 MW pour ce même pays. La logique est lisible : l’Algérie utilise l’infrastructure énergétique comme instrument principal d’une campagne de ré-engagement régional.
Ce qui rend cette campagne nécessaire est une crise diplomatique d’origine algérienne. Les relations avec les trois membres de l’Alliance des États du Sahel, le Niger, le Burkina Faso et le Mali, s’étaient dégradées après qu’une drone malien eut été abattu par des forces algériennes près de leur frontière commune en avril 2025. Les trois pays ont condamné l’incident comme un acte hostile et rappelé leurs ambassadeurs après qu’Alger eut rappelé ses propres envoyés à Bamako, Niamey et Ouagadougou pour consultations. Les tensions ont ensuite escaladé, l’Algérie et le Mali fermant leur espace aérien et échangeant des déclarations virulentes lors de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2025. Pour reconstruire son ancrage dans le Sahel, qu’elle considère comme une extension naturelle de sa sphère d’influence, l’Algérie choisit l’engagement économique comme instrument prioritaire. Les enveloppes infrastructurelles pour le Burkina Faso et le Niger ne sont pas de l’aide au développement au sens conventionnel. Ce sont le prix du retour.
Les conséquences de ce ré-engagement sont les plus visibles sur le Gazoduc Transsaharien (TSGP). Le président algérien et le leader nigérien se sont engagés à relancer le TSGP, le président algérien annonçant le démarrage en mars 2026 des étapes concrètes de pose du gazoduc. Le projet, d’une capacité de transport de 30 milliards de mètres cubes par an, est conçu pour acheminer le gaz du Delta du Nigeria, via le Niger, jusqu’en Algérie, d’où il peut être exporté vers l’Union européenne via le gazoduc Transmed ou sous forme de GNL. L’Algérie et le Niger se sont également engagés à accélérer le projet de route de transit saharienne, l’établissement d’un lien en fibre optique transfrontalier, et une coopération énergétique élargie aux hydrocarbures et aux énergies renouvelables, avec un accent particulier sur l’électrification des zones rurales frontalières. La centrale de 40 MW et les usines de remplissage de GPL ne sont pas des projets isolés. Ils sont l’infrastructure de confiance qui rend politiquement viable un gazoduc de 4 128 kilomètres à travers un terrain difficile.
Le calcul stratégique derrière les investissements algériens n’est pas purement altruiste. Le TSGP est pour l’Algérie le moyen de verrouiller le gaz nigérian avant que le gazoduc concurrent Maroc-Atlantique ne le rende obsolète. La route algérienne est techniquement plus courte et estimée à 13 milliards de dollars, contre 25 milliards pour l’alternative marocaine. Mais son tracé à travers les territoires contrôlés par l’AES constitue depuis longtemps sa principale vulnérabilité. La réunion de février 2026 entre le Burkina Faso et l’Algérie a couvert les hydrocarbures, l’énergie, les mines et la formation, avec comme priorités l’approvisionnement en produits pétroliers, le développement du commerce de GPL, l’expansion des capacités de stockage et de distribution, et le partage d’expertise technique. Chacun de ces éléments est à la fois un engagement de développement et un lien de dépendance. Le pays qui fournit votre carburant, construit votre centrale et forme vos techniciens énergétiques occupe dans votre système énergétique une position structurelle difficile à remplacer.
L’ampleur du déficit énergétique nigérien donne à la centrale de 40 MW une signification opérationnelle immédiate que le cadrage géopolitique peut occulter. Selon la Banque mondiale, le taux d’accès à l’électricité au Niger était de seulement 19,5 % en 2022. Le Niger relance par ailleurs son projet charbonnier de Salkadamna, qui inclurait une mine à ciel ouvert et une centrale thermique de 600 MW, pour faire face à ses pénuries persistantes d’électricité. Une centrale offerte de 40 MW est matérielle dans ce contexte, mais pas transformatrice. Ce qu’elle fait, c’est établir Sonelgaz comme opérateur sur le sol nigérien, créer des relations de formation technique, et positionner l’Algérie comme partenaire de premier recours quand des décisions énergétiques plus importantes seront prises. La logique d’investissement est asymétrique : 40 MW coûtent relativement peu à l’Algérie, mais achètent une place à la table pour des décisions valant des multiples de ce montant.
Les complications de ce modèle sont structurelles. Si le Niger et le Burkina Faso réchauffent leur relation avec l’Algérie, le Mali reste sceptique. L’alliance AES a été construite sur une posture souverainiste partagée et une politique étrangère coordonnée, et il semble peu probable que le Niger et le Burkina Faso ré-engagent Alger sans consulter préalablement Bamako. La démarche algérienne de soutien économique aux juntes sahéliennes contrecarre efficacement la pression diplomatique occidentale qui conditionne les partenariats au respect des normes démocratiques, signalant aux gouvernements de l’AES qu’ils peuvent trouver des partenaires alternatifs sans de telles conditionnalités. Les enveloppes infrastructurelles sont donc lues différemment selon l’observateur : comme une coopération au développement à Alger, comme une consolidation géopolitique à Washington, et comme une tension de gestion d’alliance à Bamako.
Le basculement politique qui a accéléré toute cette dynamique est la rencontre de février 2026 entre le président Tebboune et le général Tiani à Alger. Après dix mois de rupture marqués par des ambassadeurs rappelés et des tensions frontalières, les deux dirigeants ont non seulement rétabli leurs liens mais se sont engagés à relancer immédiatement le TSGP, avec un début de construction programmé après le Ramadan. Le 2 juin 2026, Sonatrach et SONIDEP du Niger ont signé trois mémorandums d’entente stratégiques sur la coopération en hydrocarbures, en présence des ministres des deux pays à Alger. Le rythme de formalisation après dix mois de rupture est lui-même un signal : les deux parties avaient davantage à perdre du statu quo qu’à gagner à maintenir le bras de fer.
Pour le paysage plus large de l’investissement énergétique en Afrique de l’Ouest, le modèle sahélien algérien soulève des questions que d’autres acteurs de la région traitent déjà. La combinaison de centrales financées par l’État, d’accords d’approvisionnement en produits pétroliers et de positionnement sur les pipelines constitue une offre infrastructurelle intégrée qu’aucune institution de financement du développement occidental ne réplique actuellement à cette vitesse et avec ce degré de flexibilité sur les conditionnalités. La présence de la Chine en Algérie elle-même introduit une dimension concurrentielle, Sinopec ayant signé un accord de partage de production de 850 millions de dollars avec Sonatrach. L’espace énergétique sahélien devient multilatéral dans ses sources de financement et bilatéral dans ses allégeances politiques.
La question structurelle est de savoir si la diplomatie énergétique algérienne produit une influence durable ou une séquence d’engagements coûteux que les gouvernements sahéliens leverageront sans pour autant les internaliser. Les centrales et les gazoducs créent des dépendances physiques, mais ils ne résolvent pas l’environnement sécuritaire dans lequel ils doivent fonctionner. Sonatrach a repris le forage sur le bloc pétrolier de Kafra en 2026, au nord du Niger près de la frontière algérienne, dans le cadre d’un accord de partage de production qui requiert une stabilité le long d’une frontière contestée depuis des années. L’infrastructure se construit. Les conditions de son fonctionnement durable se négocient un déplacement diplomatique à la fois.