En mai 2026, deux événements cadrent la séquence des cinq ans de la ZLECAf. Le 9 mai 2026 à Alger, le Secrétaire général de la ZLECAf Wamkele Mene s’est exprimé devant l’Africa Investment and Trade Conference (AFIC12). Selon le Business & Financial Times, Mene a affirmé que la ZLECAf est entrée dans une nouvelle phase critique centrée sur la mise en œuvre et la livraison pratique, marquant une avancée majeure pour l’intégration économique africaine. Il a noté que la ZLECAf a dépassé avec succès la phase de négociation, les instruments juridiques, cadres opérationnels et mécanismes institutionnels nécessaires étant désormais en place pour soutenir le commerce et l’investissement sur le continent.
Moins de dix jours plus tard, le même Secrétariat organise Biashara Afrika à Lomé. Selon African Newspage, la troisième édition de Biashara Afrika réunira les décideurs publics africains, les investisseurs, les entreprises et les institutions commerciales à Lomé, au Togo, du 18 au 20 mai 2026, comme plateforme stratégique pour consolider les acquis de la ZLECAf, renforcer la confiance des investisseurs et accélérer la mise en œuvre à travers une entreprise africaine transfrontalière scalable. Le Forum est co-organisé par le Secrétariat de la ZLECAf et le gouvernement de la République togolaise.
Deux événements, à dix jours d’écart, le même Secrétariat, le même message de fond : la ZLECAf a dépassé la phase de négociation et est entrée dans la phase de mise en œuvre. La question que pose cet article n’est pas de savoir si ce message est exact, mais ce qu’il mesure réellement.
Lecture : le même énoncé, répété, appelle un test vérifiable
Le pivot narratif est en soi cohérent et étayé. Wamkele Mene porte le même message depuis plusieurs mois. En janvier 2026, lors de The Africa Dialogues en marge du forum de Davos, le Secrétaire général soulignait que le continent doit désormais pivoter avec urgence de la planification à la livraison si la ZLECAf veut tenir sa promesse. « Après cinq ans de conception du cadre politique, l’attention doit désormais se déplacer rapidement vers la livraison ». La même formulation, la même posture, répétée à Alger, puis à Lomé. Il ne s’agit pas d’un accident de communication : c’est la position délibérée du Secrétariat, qui cherche à déplacer la conversation publique de l’adoption des textes vers l’exécution opérationnelle.
Les données soutiennent partiellement cette transition. À janvier 2026, 49 des 54 membres de l’Union africaine avaient déposé leurs instruments de ratification. À mi-2025, les pays participants avaient émis 8 561 certificats d’origine. Vingt-quatre États parties avaient publié leurs schémas provisoires de concessions tarifaires et pouvaient légalement commercer sous les règles de la ZLECAf. 92,4 % des règles d’origine avaient été finalisées, les points de friction restants portant sur les textiles, l’habillement et les produits automobiles, secteurs où des stratégies industrielles nationales concurrentes ont compliqué le consensus.
Mais l’état empirique du commerce intra-africain complique le récit de mise en œuvre. Selon l’analyse de l’AfCFTA Accelerator publiée en avril 2026, la ZLECAf est opérationnelle depuis janvier 2021, mais cinq ans plus tard, la mise en œuvre est au mieux inégale. La promesse d’un marché continental unique de plus de 1,5 milliard de consommateurs et d’un PIB combiné d’environ 3 400 milliards de dollars reste largement aspirationnelle pour les petites et moyennes entreprises qui constituent l’ossature des économies ouest-africaines. La même analyse note que selon le rapport d’implémentation 2024-2025 de la ZLECAf elle-même, de nombreuses PME africaines restent ignorantes des dispositions de l’accord, peinent à accéder au financement du commerce, et font face à des procédures douanières complexes et à des incohérences réglementaires qui rendent l’exportation prohibitive.
À la session extraordinaire 2026 du Parlement de la CEDEAO, la Présidente a explicitement nommé l’écart opérationnel : « Si la ZLECAf ne permet pas aux marchandises de circuler de Lagos à Accra, de Dakar à Abidjan, de Banjul à Cotonou sans entrave, alors nous n’avons pas encore rempli notre mission. Si les commerçants restent bloqués aux frontières par la confusion administrative, alors l’intégration reste une aspiration plutôt qu’un fait. Si le petit entrepreneur ne peut naviguer dans nos labyrinthes réglementaires, alors la réforme reste inachevée ».
C’est la tension structurelle que la séquence Alger-Lomé ne résout pas. Le Secrétariat affirme que la phase de mise en œuvre a commencé. L’état opérationnel du commerce transfrontalier indique que les goulets restent ceux qui sont documentés depuis plusieurs années.
Implications : ce qu’Alger et Lomé cherchent à produire
Trois lignes de lecture se dégagent de cette double séquence.
La première porte sur la fonction de la répétition elle-même. En livrant le même message deux fois en dix jours, sur deux plateformes continentales différentes, le Secrétariat construit une pression publique pour que le récit de mise en œuvre devienne opérationnel. C’est une approche connue : un Secrétariat doté de prérogatives limitées sur le travail législatif national utilise la communication au niveau de plateformes pour pousser les États parties vers l’exécution. Le risque est que la répétition sans mesure vérifiable se convertisse en inflation rhétorique. L’analyse de la LSE publiée fin 2025 mettait explicitement en garde sur ce point : « Après cinq ans, l’Afrique doit se prémunir contre la complaisance autour de la ZLECAf ». Répéter le message de mise en œuvre ne constitue pas la mise en œuvre.
La deuxième ligne de lecture est la logique de conversion que le Secrétariat cherche à opérationnaliser. Biashara Afrika est explicitement orienté vers la production de livrables mesurables. Selon les organisateurs de Lomé, au-delà des déclarations, le Forum vise à générer des résultats mesurables, notamment des accords d’investissement B2B et G2G, des accords de partenariat, des feuilles de route politiques et des liens commerciaux renforcés capables d’élargir significativement le commerce intra-africain et de soutenir la création d’emplois inclusive sur le continent. C’est le test que la séquence de mai 2026 s’impose à elle-même : non pas si le message est bien reçu, mais si les événements produisent des deals signés, des accords signés, des feuilles de route signées. La métrique est donc auto-imposée.
La troisième ligne de lecture concerne la géographie des deux événements. Alger et Lomé ne sont pas des choix interchangeables. L’Algérie, qui accueille l’AFIC12, est un pays qui a signé la ZLECAf mais dont la participation effective au commerce intra-africain a été historiquement limitée. Le signal envoyé par la présence du Secrétariat à Alger est celui d’une intégration du Maghreb dans la conversation de mise en œuvre. Le Togo, qui accueille Biashara Afrika, se positionne comme un point d’entrée logistique de l’Afrique de l’Ouest, doté d’un port en eau profonde et d’un agenda de réforme en cours. Le choix de ces deux localisations recouvre deux logiques régionales différentes : une réintégration de l’Afrique du Nord, et une consolidation logistique ouest-africaine. Le Secrétariat ne se contente donc pas de communiquer ; il distribue géographiquement où il place ses ancrages opérationnels.
Projection : ce que les douze prochains mois mesureront
Pour les décideurs, la valeur de la séquence Alger-Lomé ne se mesure pas aux discours qu’elle produit, mais à ce qui suivra. Trois indicateurs détermineront si le pivot narratif de l’an cinq se traduit en réalité opérationnelle.
Le premier est la trajectoire de transposition nationale des offres tarifaires. À mi-2025, 48 pays avaient soumis des offres tarifaires, mais seulement 23 pays avaient transposé ces offres dans leur législation nationale. L’écart entre soumission et transposition est précisément l’espace opérationnel que le récit de mise en œuvre est censé combler. Si l’écart se réduit significativement sur les douze prochains mois, le message porté à Alger et Lomé aura produit un effet. S’il ne se réduit pas, le message reviendra au même script lors du prochain forum.
Le deuxième est la conversion des instruments opérationnels. Le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS) a été lancé en 2022 comme une infrastructure financière centralisée permettant le flux efficient et sécurisé de monnaie à travers les frontières africaines, travaillant en collaboration avec les banques centrales pour fournir des services de paiement et de règlement aux banques commerciales, prestataires de services de paiement et organisations fintech. L’usage effectif du PAPSS, mesuré en volumes de transactions et nombre de banques participantes, sera un signal direct de l’exécution du commerce intra-africain. Sans montée en charge du PAPSS, le récit de mise en œuvre reste contraint par la mécanique de base du paiement transfrontalier.
Le troisième est la résolution des points de friction restants. Les 7,6 % de règles d’origine non finalisées concernent les textiles, l’habillement et les produits automobiles, secteurs où des stratégies industrielles nationales concurrentes ont compliqué le consensus. Ce ne sont pas des résiduels techniques : ce sont précisément les secteurs où aurait lieu l’intégration industrielle continentale à plus forte valeur ajoutée. L’aboutissement ou la persistance de cet écart en 2026 sera l’indicatore le plus direct de l’engagement effectif de la mise en œuvre.
La séquence Alger-Lomé met en avant une thèse narrative cohérente. Les données structurelles continuent de montrer que l’écart entre accord et exécution ne s’est pas encore résorbé. La question unique sur l’exécution n’est donc pas de savoir si le Secrétariat a raison d’annoncer la phase de mise en œuvre, mais si la période qui suit les deux événements de mai produira les signaux documentés (transposition nationale, volumes PAPSS, finalisation des règles d’origine) qui ont jusqu’ici fait défaut. La revue de l’an six mesurera cela. La communication de l’an cinq n’aura valu que les données qu’elle parviendra à apporter sur la table.