ASINT / Macro Strategy
La plateforme et ce que le Premier ministre en a fait
Le 1er juillet 2026, le gouvernement guinéen a officiellement lancé la plateforme pédagogique numérique « Mon Espace CFFP », développée par le Centre de Formation en Finances Publiques. La cérémonie a été présidée par le Premier ministre Amadou Oury Bah, en présence de la ministre des Finances Mariama Ciré Sylla ainsi que des représentants du PNUD, de l’Union européenne, de l’Agence française de développement et de plusieurs hauts cadres de l’administration. La plateforme offre aux agents publics un accès en ligne aux formations en gestion des finances publiques, incluant des spécialités, des formations continues, des formations certifiantes, des cours en vidéo, des quiz et des MOOCs, ainsi qu’un forum d’échanges entre apprenants, formateurs et responsables pédagogiques. Son lancement est l’expression opérationnelle d’un processus de modernisation du CFFP qu’a initié la ministre Sylla comme l’une de ses premières actions en poste. Le contenu technique de la plateforme est relativement direct : un système de gestion de l’apprentissage pour les fonctionnaires des finances publiques. Ce que le Premier ministre Bah Oury a choisi de dire à son lancement ne l’est pas.
Le diagnostic et sa précision
Bah Oury a déclaré : « Le projet Simandou est une prouesse historique. Mais la véritable question qui se pose aujourd’hui est simple : qu’allons-nous faire de cette richesse ? Allons-nous développer une économie de rente où chacun attendra simplement sa part, ou allons-nous transformer profondément notre économie ? La vision du Président de la République est claire : mettre définitivement fin à l’économie de rente et bâtir une économie productive. Mais pour réussir cela, il faut également en finir avec la culture de rente qui s’est installée dans nos habitudes administratives. » Il a ajouté : « Malheureusement, l’économie de rente génère une culture de rente », dénonçant des pratiques de distribution des ressources publiques sans création suffisante de richesse. « La refondation, ce n’est pas simplement des murs, des routes ou des infrastructures. C’est la mentalité, c’est l’esprit. Il faut s’attaquer à l’essentiel : ce que nous avons dans la tête, notre culture et nos habitudes. » Le diagnostic n’est pas abstrait. Le Premier ministre décrit, lors d’une cérémonie en présence de hauts fonctionnaires et de partenaires techniques internationaux, une pathologie que l’économie des ressources a documentée dans chaque boom de matières premières majeur en Afrique subsaharienne.
L’exigence de performance et sa résonance FMI
Bah Oury a déclaré : « J’avais demandé à ce que les projets financés par le budget national soient aussi rigides, en termes de performance, de suivi et de recherche de redevabilité, que les projets à financement extérieur. » Il a ajouté : « Très souvent, on a l’impression que les projets financés par les partenaires sont soumis à tellement de procédures, alors qu’avec le budget national… Or, nous devrions mettre tout en oeuvre pour que les projets financés par le budget national soient gérés avec une attention toute particulière, parce qu’il s’agit des deniers de la population guinéenne. » L’exigence que pose Bah Oury est l’équivalence de la gestion des projets domestiques avec celle des projets financés à l’extérieur. Cette équivalence est précisément ce que le ratio non décaissé de 70,3 % du portefeuille de la Banque mondiale documenté dans cette série démontre ne pas avoir été atteint. Il a annoncé qu’un groupe des meilleurs auditeurs du CFFP pourrait prochainement effectuer un voyage d’études en Chine afin de s’inspirer des modèles de développement. La référence à la Chine est cohérente avec l’architecture du partenariat FOCAC de la Guinée, et le mécanisme de voyage d’études est une approche de transfert de capital humain commune aux initiatives de renforcement des capacités adjacentes à Simandou 2040.
Ce que le discours révèle sur le paradoxe de gouvernance guinéen
Le lancement de la plateforme CFFP du 1er juillet, lu aux côtés de la revue des contrôleurs financiers du 2 juillet, des protocoles DGI-patronat du 1er juillet, et de la retraite stratégique DGIP documentée dans cette série, produit une image cohérente d’un gouvernement qui comprend précisément quel est son mode de défaillance de gouvernance et qui prend des mesures observables pour y remédier simultanément à plusieurs niveaux. Le Premier ministre nomme la culture de rente. La ministre des Finances impose un standard zéro dossier incomplet aux contrôleurs financiers. Les plateformes de gouvernance numérique créent la traçabilité que l’application exige. La transition vers le budget-programme crée le cadre de gestion orienté résultats que la culture de performance exige. Le paradoxe est que la même semaine où le gouvernement guinéen démontre ce niveau de conscience de soi en matière de gouvernance, il gère également une Cour suprême ayant rejeté des recours arithmétiques électoraux sans raisonnement publié, trois arbitrages CIRDI alléguant des actions administratives arbitraires, une interdiction d’exportation d’or dont les détails de mise en oeuvre restent non publiés, et une majorité parlementaire si complète que la redevabilité institutionnelle interne n’a aucun forum domestique pour s’exprimer. La culture de rente contre laquelle Bah Oury met en garde n’est pas seulement une dynamique économique. C’est aussi une dynamique politique. La plateforme CFFP est le bon instrument. Le discours est le bon diagnostic. La question que les négociateurs du programme FMI de la Guinée devront répondre est de savoir si l’architecture institutionnelle dans laquelle ces outils et ces mots s’inscrivent est capable de convertir l’ambition de gouvernance en résultat de gouvernance, à l’échelle et à la vitesse que les 248 projets Simandou 2040 et un CPF de la Banque mondiale de 3 milliards de dollars requièrent.