Le déficit de financement de l’Afrique de l’Ouest est un problème structurel d’intermédiation, et non un problème de volume
Les Perspectives économiques de l’Afrique de l’Ouest 2026 de la Banque africaine de développement situent le déficit annuel de financement des infrastructures et du développement de la région entre 90 et 100 milliards de dollars. Pris isolément, ce chiffre tend à susciter une réaction prévisible : des appels à davantage de capitaux extérieurs, davantage de prêts concessionnels, davantage de mobilisation des donateurs. Le cadrage de la BAD est toutefois analytiquement plus précis et opérationnellement plus exigeant que cela. L’institution soutient que la contrainte principale n’est pas l’absence de capital, mais l’incapacité à déplacer le capital existant de là où il se trouve vers là où il est nécessaire. Cette distinction compte énormément pour la manière dont les gouvernements, les institutions de financement du développement et les acteurs du secteur privé devraient orienter leurs réponses.
Le rapport introduit un indicateur diagnostique qui mérite une attention particulière : la région perd environ 41 cents sur chaque dollar investi, en raison de faibles capacités d’exécution, de déficiences de gouvernance et d’inefficacités structurelles dans la préparation et la mise en œuvre des projets. Il ne s’agit pas d’une fuite marginale. Cela implique que, même si le volume nominal de financement augmentait sensiblement, une grande partie de cette hausse serait absorbée par les mêmes dysfonctionnements systémiques au lieu d’être transformée en actifs ou services productifs. Il en découle qu’augmenter les flux de capitaux sans d’abord corriger l’architecture d’intermédiation produirait au mieux des rendements décroissants et, au pire, accélérerait l’exposition budgétaire.
L’épargne institutionnelle piégée dans des instruments de courte durée
Parallèlement au taux de perte lié à l’exécution, la BAD identifie une mauvaise allocation structurelle au sein même de la base d’épargne institutionnelle de la région. Les fonds de pension et les compagnies d’assurance d’Afrique de l’Ouest détiennent des volumes significatifs de passifs à long terme, mais l’allocation de leurs actifs reste fortement concentrée sur des titres publics à court terme. Ce schéma reflète une combinaison de contraintes réglementaires, d’une offre limitée d’instruments bancables de longue durée et d’une aversion au risque façonnée par la volatilité historique des marchés de capitaux locaux.
La conséquence est un décalage structurel qui opère simultanément à deux niveaux. Au niveau du passif, ces institutions accumulent des obligations qui nécessiteront des rendements durables à long terme pour être honorées. Au niveau de l’actif, elles sont placées dans des instruments qui offrent liquidité et sécurité nominale, mais qui ne génèrent ni les rendements ni l’adéquation de durée nécessaires pour couvrir ces obligations au fil du temps. Plus fondamentalement pour la question du financement du développement, ce capital immobilisé représente une base de ressources domestiques qui pourrait, dans des conditions d’intermédiation différentes, être orientée vers les infrastructures, l’énergie et l’investissement dans les secteurs productifs, sans nécessiter de mobilisation extérieure supplémentaire.
Le cadrage de la BAD ici n’est pas seulement diagnostique. Il constitue un argument de politique publique implicite : l’intervention prioritaire n’est pas d’attirer davantage de capitaux étrangers, mais de construire les instruments, les plateformes et les cadres réglementaires qui permettent au capital institutionnel domestique d’être déployé avec des maturités et des profils de risque appropriés.
Ce que signifie concrètement l’échec de l’intermédiation
Dans ce contexte, l’échec de l’intermédiation doit être compris comme une condition structurelle à plusieurs niveaux plutôt que comme un simple goulot d’étranglement. Il recouvre, au minimum, quatre contraintes distinctes mais interconnectées. Premièrement, l’absence d’un pipeline suffisant de projets correctement préparés et bancables signifie que même les investisseurs disposés à investir ne trouvent pas d’opportunités crédibles de déploiement à grande échelle. La préparation des projets demeure chroniquement sous-financée dans l’ensemble de la région, et l’écart entre l’ambition d’infrastructure d’un gouvernement et la structure d’un projet finançable est souvent impossible à combler sans assistance technique dédiée.
Deuxièmement, la profondeur des marchés de capitaux locaux reste insuffisante pour soutenir l’émission et la négociation secondaire d’instruments de longue durée aux volumes requis. Les marchés obligataires de la plupart des économies ouest-africaines sont dominés par des titres souverains à courte échéance, et l’émission d’obligations d’entreprise ou d’infrastructure reste ponctuelle et peu liquide. Cela limite la capacité des investisseurs institutionnels à constituer des portefeuilles diversifiés de longue durée, même lorsque les cadres réglementaires l’autorisent en principe.
Troisièmement, le risque de change et le risque d’achat hors prise ferme restent insuffisamment atténués. Les projets d’infrastructure en particulier génèrent des revenus en monnaie locale tout en supportant souvent des coûts de construction et de financement partiellement libellés en devises étrangères. En l’absence d’instruments de couverture crédibles ou de mécanismes structurés de partage des risques, le profil de rendement ajusté du risque de tels projets demeure peu attractif pour des investisseurs institutionnels domestiques soumis à des contraintes fiduciaires.
Quatrièmement, la capacité d’exécution du secteur public, y compris les systèmes de passation des marchés, la gestion des contrats et la supervision des projets, demeure une contrainte déterminante que le chiffre de perte de 41 cents reflète directement. Le capital de développement qui entre dans le système mais est absorbé par des dépassements de coûts, des retards ou des défaillances de gouvernance ne produit pas les actifs qu’il était censé financer, et les coûts budgétaires et réputationnels de ces échecs restreignent encore davantage l’accès futur au financement.
Implications pour l’architecture du financement du développement
La reformulation proposée par la BAD a des implications directes sur la manière dont les institutions multilatérales et bilatérales de financement du développement devraient positionner leurs interventions dans la région. Si la contrainte relève de l’intermédiation plutôt que du volume, alors les interventions à plus forte valeur ajoutée sont celles qui réduisent les frictions dans la chaîne de déploiement du capital plutôt que celles qui se contentent d’accroître le stock de financement disponible. Cela oriente vers un ensemble de priorités comprenant des mécanismes de préparation de projets, des instruments de première perte et de garantie améliorant le profil risque-rendement pour les investisseurs institutionnels domestiques, des programmes de développement des marchés de capitaux locaux et une assistance technique ciblée sur la capacité d’exécution du secteur public.
Les structures de financement mixte, qui ont gagné du terrain dans la région en partie grâce à des instruments tels que les propres engagements de la BAD envers des véhicules comme Saviu II, sont pertinentes ici, mais leur application doit être soigneusement calibrée. Le financement mixte est le plus efficace lorsqu’il corrige une défaillance de marché spécifique et identifiable dans le profil risque-rendement d’une transaction. Lorsqu’il est utilisé comme substitut à une réforme structurelle de l’environnement d’intermédiation, il tend à produire des transactions isolées plutôt qu’un changement systémique. Le cadrage de la BAD reconnaît implicitement cette limite en situant le problème au niveau du système plutôt qu’au niveau de la transaction individuelle.
Pour les investisseurs institutionnels de la région, les perspectives soulèvent une question de stratégie fiduciaire qui ne peut pas être facilement résolue à court terme. Réorienter l’allocation d’actifs vers des instruments de plus longue durée et moins liquides exige non seulement une autorisation réglementaire, mais aussi l’existence d’instruments crédibles, de cadres de valorisation fiables et de mécanismes de sortie. Ces conditions sont partiellement réunies sur certains marchés et largement absentes sur d’autres, ce qui signifie que le rythme de réallocation sera inégal et dépendra fortement de réformes propres à chaque marché.
Ce qu’il faudra surveiller à l’avenir
La valeur analytique du cadrage de l’intermédiation proposé par la BAD sera finalement mise à l’épreuve par sa capacité à se traduire en réponses institutionnelles concrètes. Plusieurs variables méritent une surveillance étroite. La première est de savoir si les organes régionaux de régulation, en particulier les superviseurs des assurances et des fonds de pension, évolueront vers une révision des directives d’investissement de manière à élargir les allocations autorisées aux infrastructures et aux instruments de longue durée sans compromettre les exigences de solvabilité. La deuxième est de savoir si le pipeline de projets correctement préparés et bancables dans la région croîtra à un rythme suffisant pour absorber le capital institutionnel redirigé, condition qui dépend d’un investissement soutenu dans la capacité de préparation des projets aux niveaux national et régional.
La troisième variable est le degré auquel le chiffre de perte de 41 cents lié à l’exécution sera traité par une réforme institutionnelle plutôt que considéré comme un paramètre structurel fixe. Si la capacité d’exécution du secteur public ne s’améliore pas, l’architecture d’intermédiation pourra être réformée sans produire des résultats de développement à la hauteur. Le diagnostic de la BAD est structurellement cohérent, mais sa traduction en action publique à travers quinze économies hétérogènes, dotées de capacités institutionnelles et de cycles politiques variables, demeure l’incertitude centrale que les perspectives 2026, par leur nature même, ne peuvent résoudre.