La 13e édition de l’Africa CEO Forum, tenue les 14 et 15 mai 2026 à Kigali, a posé son diagnostic central avec une netteté inhabituelle. Sous le thème « The Scale Imperative: Why Africa Must Embrace Shared Ownership », l’édition 2026 a appelé les dirigeants publics et privés à engager du capital, partager le risque et construire une propriété transnationale africaine pour sécuriser la prospérité de long terme du continent. Amir Ben Yahmed, président de l’Africa CEO Forum, a déclaré : « Si l’Afrique veut être compétitive dans un monde défini par l’échelle, elle doit dépasser le patriotisme économique et adopter un nouveau modèle : du capital africain investissant ensemble ».
Derrière la formule « scale or fail », les obstacles ont été explicitement nommés. Selon une synthèse du forum, Amir Ben Yahmed a pointé les freins persistants à l’émergence de grands champions africains, notamment les barrières réglementaires et les restrictions à la circulation des capitaux. Une autre couverture précise qu’il a évoqué les barrières réglementaires, les restrictions de capitaux et le manque de mécanismes de suivi dans la mise en œuvre de la ZLECAf. Le forum a donc identifié trois obstacles par leur nom : la fragmentation réglementaire, les restrictions à la circulation transfrontalière des capitaux, et la faiblesse du suivi de l’accord continental de libre-échange.
La question que pose cet article est simple : entre la nomination de ces obstacles et leur résolution, quels mécanismes concrets Kigali a-t-il apportés à la table ?
Lecture : un diagnostic clair, une prescription incomplète
Le diagnostic posé à Kigali rejoint ce que la littérature technique documente depuis plusieurs années. Le rapport d’implémentation 2024-2025 de la ZLECAf indique que les retards administratifs, la complexité des procédures douanières et les incohérences réglementaires continuent de freiner les flux commerciaux entre pays africains, et que la réduction des barrières non tarifaires reste l’une des priorités les plus critiques pour la mise en œuvre de la ZLECAf. Le même rapport relève un déficit persistant de financement du commerce estimé à environ 100 milliards de dollars, qui limite la participation des PME au commerce régional.
Au 9e Africa Business Forum tenu à Addis-Abeba début 2026, la Trade and Development Bank, la CNUCED et l’Africa Business Council ont convergé sur une lecture similaire : les obstacles principaux ne sont pas seulement le capital, mais les barrières non tarifaires et les systèmes réglementaires fragmentés. Le « véritable démon » auquel fait face le commerce continental n’est pas le manque d’argent. Ce sont les murs invisibles — des standards de qualité divergents, des politiques industrielles incohérentes et des obstacles bureaucratiques — qui empêchent les petits marchés africains de fusionner en une zone d’investissement unique et attractive.
Les données structurelles confirment ce constat. Le commerce intra-africain s’élevait à 192 milliards de dollars en 2023, soit 14 % à 16 % du commerce africain total, et devrait atteindre 230 milliards cette année. Une autre analyse note que le commerce intra-africain reste obstinément en-dessous de 20 % du total des exportations du continent, alors même que la ZLECAf est opérationnelle depuis 2021 et désormais ratifiée par 49 pays.
Le diagnostic de Kigali n’est donc pas inédit. Sa valeur tient au fait qu’il est désormais énoncé publiquement par la plateforme elle-même, et non plus seulement par les analystes. Mais l’écart entre diagnostic et prescription demeure visible. Le forum a identifié trois leviers stratégiques pour construire une échelle continentale : le capital partagé, les infrastructures partagées et les cadres partagés — harmoniser les standards, les règles et les réglementations pour renforcer la confiance des investisseurs et permettre la libre circulation des capitaux, des biens et des services. Le levier des « cadres partagés » est précisément celui qui devrait traiter les barrières réglementaires nommées à Kigali. Or le forum n’a produit aucun mécanisme contraignant, aucun calendrier de mise en œuvre et aucun outil de suivi pour opérationnaliser ce levier.
Implications : pourquoi nommer ne suffit pas
Trois implications découlent de cet écart entre diagnostic et exécution.
La première porte sur la crédibilité du cadrage « scale or fail ». Le pitch adressé aux investisseurs privés est que des champions africains ne peuvent émerger que si les mouvements transfrontaliers de capitaux deviennent fluides et si les cadres réglementaires convergent. Or l’état réel du cadre continental, dix ans après le lancement des négociations de la ZLECAf, suggère que cette fluidité reste structurellement contrainte. Une analyse publiée avant le forum rapporte que la persistance de règles superposées issues des communautés économiques régionales — CEDEAO, EAC, SADC et autres — crée un labyrinthe réglementaire qui déroute jusqu’aux opérateurs expérimentés. Les schémas tarifaires contradictoires, les règles d’origine divergentes et les procédures de facilitation du commerce hétérogènes font que les entreprises rencontrent souvent une plus grande complexité à commercer en Afrique qu’à exporter vers l’Europe ou l’Asie.
La deuxième implication concerne l’état opérationnel réel de la ZLECAf. Des progrès existent, mais ils restent inégaux. À mi-2025, 48 pays avaient soumis leurs offres tarifaires et 23 pays avaient domestiqué ces offres dans leur législation nationale. La Guided Trade Initiative, utilisée pour tester la mise en œuvre, est passée à 39 membres participants à mi-2025. Sur les barrières non tarifaires, la revue syndicale relève que plus de la moitié des 220 plaintes pour barrière non tarifaire enregistrées via la plateforme de la ZLECAf ont été résolues, avec un délai moyen de résolution de 39 jours. Ce sont des signaux réels d’un basculement opérationnel, mais le rythme et la mise en œuvre asymétrique entre pays expliquent que le diagnostic de Kigali reste valide.
La troisième implication concerne les restrictions à la circulation des capitaux. Le forum les a nommées, mais il n’a pas produit d’instrument concret pour y répondre. La réalité est que les pays africains paient des taux d’intérêt sur le remboursement de leur dette qui sont 4 à 8 fois plus élevés que ceux payés par l’Allemagne ou les États-Unis. Cet écart se traduit par un coût moyen de financement de 11,6 % pour l’Afrique, soit 8,5 points de plus que les taux américains, ce qui pèse sur les budgets, de nombreux pays dépensant plus en service de la dette qu’en santé ou en éducation. Seuls 22 pays africains disposent d’une notation de crédit formelle ; les autres sont perçus comme à haut risque par seul manque de données disponibles. Le levier du « capital partagé » évoqué à Kigali suppose que le capital institutionnel puisse circuler entre frontières africaines à un coût acceptable. Tant que les contrôles de change, les règles d’adéquation de capital divergentes et la segmentation des régulations des fonds de pension persistent, l’appel à mobiliser le capital institutionnel africain se heurte à une contrainte structurelle que Kigali n’a pas traitée.
Projection : trois indicateurs à surveiller
Pour les décideurs, la question n’est pas de savoir si le diagnostic de Kigali est juste. Elle est de savoir si les douze prochains mois produiront les mécanismes de mise en œuvre que le forum n’a pas fournis.
Le premier indicateur est l’opérationnalisation du AfCFTA Adjustment Fund et sa capacité à soutenir la consolidation transfrontalière. Le fonds a engagé 1 milliard de dollars pour le secteur privé et 10 millions pour les États parties, son premier investissement de 10 millions ayant été conclu dans Telecel Global Services en juillet de l’année dernière. La trajectoire de décaissement, la taille moyenne des tickets et le type d’opérations financées indiqueront si cet instrument peut devenir un véritable levier pour bâtir des champions continentaux, ou s’il restera marginal au regard de l’écart à combler.
Le deuxième indicateur est le rythme de transposition nationale des protocoles de Phase II et Phase III. Les protocoles de Phase II, couvrant l’investissement, la politique de concurrence et la propriété intellectuelle, ont été adoptés en 2023, et la Phase III sur le commerce numérique et sur les femmes et les jeunes dans le commerce a été approuvée en février 2025. Le protocole sur le commerce numérique est potentiellement le plus transformateur pour les groupes africains de fintech et de services numériques. Son entrée en vigueur effective dans les législations nationales, et la convergence des règles sur les données et la concurrence, constitueront un signal plus fiable que les discours prononcés à Kigali.
Le troisième indicateur est la trajectoire des flux de capitaux intra-africains. Au-delà de la ZLECAf, la question est de savoir si les investisseurs institutionnels continentaux — fonds de pension, assureurs, fonds souverains — auront accès à un cadre réglementaire leur permettant d’investir entre frontières sans coût prohibitif. Le Pan-African Payment and Settlement System apporte une réponse partielle sur les flux de paiement. L’harmonisation des règles d’investissement transfrontalier reste, à ce stade, une question ouverte.
Kigali a nommé les obstacles. La valeur du forum tient moins à l’annonce de solutions qu’à la reconnaissance publique, par une plateforme du secteur privé, que les goulets sont structurels et connus depuis plusieurs années. Le test qui reste à passer est celui de l’exécution. Comme l’observait une analyse publiée avant le forum, le temps des discours est passé. Ce dont l’Afrique a besoin maintenant, c’est d’une priorisation impitoyable de la mise en œuvre pratique sur la rhétorique aspirationnelle. La séquence 2026 mesurera la mesure dans laquelle cette priorisation se traduit en mécanismes effectifs