Pourparlers AES-CEDEAO à Freetown : progrès diplomatiques, impasse structurelle

Les pourparlers de réconciliation entre l’Alliance des États du Sahel et la CEDEAO se sont poursuivis à Freetown sous la médiation de l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté. La session a produit un élan diplomatique visible, mais le rapport de Kouyaté relève des désaccords structurels qui excluent une normalisation à court terme.

Contexte institutionnel : un mandat de médiation aux limites définies

L’AES, composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, s’est officiellement retirée de la CEDEAO le 29 janvier 2025, à l’expiration du préavis statutaire d’un an. Confrontée à sa fracture institutionnelle la plus importante depuis sa fondation en 1975, la CEDEAO a nommé Lansana Kouyaté négociateur en chef le 25 mars 2026, avec pour mission d’identifier les conditions permettant de rétablir le dialogue. Deux précédentes tentatives de médiation, menées par les présidents du Sénégal et du Ghana, n’avaient pas abouti.

Le mandat de Kouyaté s’exerce dans un espace contraint. La CEDEAO conserve son architecture normative, notamment le traité révisé de 1993 et le Protocole de 2001 sur la démocratie et la bonne gouvernance. L’AES a construit ses propres structures depuis la signature de la Charte du Liptako-Gourma le 16 septembre 2023, notamment un pacte de défense mutuelle, ce qui indique que ses dirigeants ne considèrent pas un retour à la CEDEAO comme un objectif à court terme.

La session du 16 juillet 2026 à Freetown, tenue sous la présidence sortante de la Sierra Leone à la tête de la CEDEAO, représente l’engagement formel le plus substantiel entre les deux blocs depuis que le retrait a pris effet.

Ce qu’a produit la session, et ce qu’elle n’a pas produit

Les discussions ont abouti à un accord sur la poursuite du dialogue et sur la mise en place de groupes de travail techniques couvrant des points de friction spécifiques : la facilitation du commerce transfrontalier, l’accès aux corridors humanitaires et le statut des citoyens de la CEDEAO résidant sur les territoires de l’AES. Ces éléments sont importants sur le plan opérationnel, en particulier pour le Mali et le Burkina Faso, enclavés, dont les chaînes d’approvisionnement dépendent des États côtiers de la CEDEAO.

Le rapport de Kouyaté identifie toutefois trois questions structurelles non résolues qui limitent les progrès actuels. Premièrement, les gouvernements de l’AES ne se sont pas engagés sur un calendrier de transition vers un pouvoir civil, condition préalable formelle de la CEDEAO à une pleine réintégration. Deuxièmement, l’AES n’a pas accepté de subordonner son architecture de défense conjointe aux mécanismes de sécurité de la CEDEAO, y compris la Force en attente. Troisièmement, le cadre monétaire proposé par l’AES et sa relation avec la zone franc CFA et l’UEMOA n’ont pas été formellement abordés dans le processus de médiation.

Cartographie des parties prenantes

Les intérêts en jeu dépassent largement les trois gouvernements de l’AES et la Commission de la CEDEAO.

Les États côtiers de la CEDEAO, en particulier le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Togo et le Ghana, sont directement exposés sur le plan économique par le commerce de transit, les recettes portuaires et les flux commerciaux transfrontaliers. La perturbation partielle de ces corridors depuis 2023 a engendré des coûts logistiques mesurables.

Les institutions de la zone franc CFA, notamment la BCEAO et la Commission de l’UEMOA, sont confrontées à une question structurelle : l’autonomie monétaire de l’AES signifierait que la zone perdrait trois économies membres, avec des implications pour la mutualisation des réserves et le poids de négociation.

Les bailleurs multilatéraux du développement, notamment la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et la BOAD, ont des portefeuilles actifs sur les territoires de l’AES, où la mise en œuvre des projets et les conditions de décaissement sont affectées par le statut politique de ces États au sein des cadres régionaux.

Les opérateurs du secteur privé, notamment dans les mines, l’agro-industrie et les télécommunications, font face à une incertitude réglementaire sur les territoires de l’AES, où le cadre de protection des investissements lié aux protocoles de la CEDEAO ne s’applique plus sous la même forme.

Impact opérationnel

Pour les opérateurs disposant d’actifs ou de chaînes d’approvisionnement dans les territoires de l’AES ou y transitant, les pourparlers de Freetown ne modifient pas sensiblement l’environnement opérationnel à court terme. La poursuite du dialogue réduit le risque d’une nouvelle escalade formelle, mais ne rétablit pas la sécurité juridique qu’offrait l’adhésion à la CEDEAO.

Si les groupes de travail techniques produisent des protocoles contraignants de facilitation des échanges, cela pourrait réduire les coûts de friction sur certains corridors, au bénéfice des importateurs de carburant, de produits alimentaires de base et d’intrants industriels au Mali et au Burkina Faso, ainsi que des opérateurs de transit utilisant les infrastructures portuaires togolaises et ivoiriennes.

Pour les opérateurs miniers au Mali et au Burkina Faso, l’environnement réglementaire pertinent reste national. Mais l’absence d’un cadre régional opérationnel de protection des investissements accroît les coûts de règlement des différends et affaiblit l’applicabilité des clauses d’arbitrage faisant référence aux instruments de la CEDEAO.

Risques et facteurs d’atténuation

Le principal risque est que la médiation s’installe dans une impasse gérée : suffisamment d’activité diplomatique pour éviter une escalade formelle, mais une volonté politique insuffisante de part et d’autre pour résoudre les désaccords structurels identifiés par Kouyaté.

Un facteur d’atténuation est la pression économique pesant sur les États de l’AES. Leur dépendance structurelle, en tant que pays enclavés, à l’égard des infrastructures de transit de la CEDEAO crée une incitation structurelle à une coopération fonctionnelle, même sans normalisation formelle.

Calendrier et prochaines étapes

Le rapport de Kouyaté a été présenté à la 96e session ordinaire du Conseil des ministres de la CEDEAO à Freetown le 16 juillet 2026. Trois jours plus tard, le 19 juillet, l’Autorité des chefs d’État de la CEDEAO s’est réunie pour sa 69e session ordinaire, également à Freetown, où le Sénégalais Bassirou Diomaye Faye a repris la présidence tournante à Julius Maada Bio, de la Sierra Leone. La question de savoir si le rapport de Kouyaté ouvre des perspectives concrètes de rapprochement, et si son mandat sera prolongé ou redéfini, reste à ce stade ouverte.

La composition et la première réunion des groupes de travail techniques sur le commerce et les corridors humanitaires ne font encore l’objet d’aucun calendrier publiquement confirmé. Elles constitueront un indicateur significatif du caractère opérationnel ou non du dialogue.

Points à surveiller

La présentation formelle ou non des conclusions de Kouyaté aux chefs d’État, la composition des groupes de travail techniques, toute annonce formelle de l’AES sur son cadre monétaire, qui marquerait une rupture structurelle avec l’UEMOA, ainsi que l’évolution de la situation sécuritaire au Mali et au Burkina Faso.