Extraction / Logistique & Infrastructures
Mme Ly dirige quatre structures logistiques depuis Conakry. L’opération de fret qu’elle vient de boucler attire l’attention des investisseurs internationaux. Entretien avec une dirigeante qui revient sur l’une des opérations de fret aérien les plus complexes réalisées en Afrique de l’Ouest, et sur ce qu’elle révèle du marché logistique guinéen.
Elle a supervisé en personne le déchargement de concasseurs de fer de 19 mètres acheminés par Antonov 124 jusqu’à Conakry. L’opération a nécessité un reroutage complet, le chargement ayant été refusé au Royaume-Uni pour des raisons sécuritaires et un transit par le Danemark avant de rejoindre la Guinée. La disponibilité de l’appareil, un cargo parmi les plus gros au monde, s’est elle-même compliquée : les tensions entre la Russie et l’Ukraine ont réduit l’accès aux flottes d’opérateurs russes, contraignant Nimba Plus à négocier avec des équipes ukrainiennes.
À la tête de Nimba Plus et de Groupe Mondial Tours depuis 2015, la dirigeante couvre quatre entités : logistique internationale, fret, tourisme et restauration. Elle représente United Parcel Service Inc. en Guinée depuis vingt ans, un fait peu connu, même dans le secteur.
Lire l’opération : ce que l’Antonov 124 dit du marché guinéen
Interrogée sur la portée de l’opération, elle ramène l’analyse à la structure du marché. « Le succès de cette opération a suscité l’intérêt d’investisseurs et de partenaires internationaux », observe-t-elle. La demande logistique en Guinée est tirée par les projets miniers, Simandou en tête, le plus grand gisement de minerai de fer inexploité au monde. Cette demande dépasse aujourd’hui largement ce que les grands opérateurs internationaux ont structurellement déployé sur le marché, créant un espace que les PME guinéennes capables d’exécution opérationnelle sont en train d’occuper.
L’opération elle-même illustre cette équation. L’affrètement d’un Antonov 124, cargo stratégique d’une charge utile de 120 tonnes, n’est pas une décision logistique de routine. Il signale que la cargaison transportée ne pouvait être déplacée par voie maritime dans des délais acceptables, et qu’aucun aéronef alternatif de capacité comparable n’était disponible dans des conditions standards. Le refus de chargement au Royaume-Uni et le reroutage par le Danemark indiquent un niveau de contrôle géopolitique qui n’existait pas il y a cinq ans, et auquel les opérateurs logistiques ouest-africains doivent désormais composer.
Un partenariat UPS que Mme Ly veut transformer
La relation avec UPS, construite sur deux décennies, fonctionne aujourd’hui sur un modèle d’agence. La directrice générale pousse pour une évolution vers une implantation directe du groupe américain en Guinée, un marché qu’elle estime sous-évalué par les grands opérateurs internationaux. Sa lecture est explicite : Simandou à lui seul générera, sur sa durée d’exploitation, des flux de fret d’une échelle qui justifie une présence permanente d’un grand opérateur international. La même logique vaut, selon elle, pour des acteurs comme FedEx et Aramex, qui ne disposent pas encore d’une implantation directe sur le marché guinéen.
Le calendrier de cette transition reste à arbitrer du côté américain. La décision dépendra moins de la volonté individuelle des opérateurs que du rythme de montée en puissance de Simandou et de la profondeur de la demande qu’il génère. « Le marché ne se gère plus à distance », résume-t-elle.
Le problème du fret retour
Un déséquilibre structurel pèse sur la rentabilité du secteur : les avions cargo repartent de Guinée à vide. Les exportations ne sont pas encore organisées à une échelle suffisante pour remplir les rotations retour, ce qui renchérit le coût de chaque opération entrante. Le développement d’une capacité d’exportation est identifié comme une priorité à trois ans, pour Nimba Plus, mais aussi pour l’économie guinéenne dans son ensemble.
Ce déséquilibre n’est pas qu’une question logistique. Il reproduit la structure commerciale plus large de la Guinée (matières premières exportées par voie maritime, biens d’équipement importés par voie aérienne) au niveau du fret. Tant qu’il persiste, le coût unitaire de la logistique aérienne entrante reste élevé, et la compétitivité du hub de Conakry vis-à-vis d’Abidjan, Dakar et Lagos est mécaniquement contrainte. La résolution de cette équation est, dans sa lecture, la condition structurelle de la prochaine étape du marché logistique guinéen.
Diversification : un projet écotouristique de 22 hectares
En parallèle, Groupe Mondial Tours développe un site naturel et écotouristique de 22 hectares, en partenariat avec l’IFC. Le projet, les Eaux de Kilissi à Kindia, est en cours de consolidation. Les termes financiers n’ont pas été rendus publics.
L’implication de l’IFC, étant donné son historique dans le financement d’infrastructures ouest-africaines, suggère que la structuration est abordée à un niveau institutionnel plutôt que comme une initiative marginale. La base opérationnelle du groupe dans la logistique minière est ainsi utilisée pour développer un positionnement parallèle dans le tourisme et les actifs naturels, une logique de diversification qui correspond au modèle de plusieurs groupes ouest-africains ayant capitalisé sur les flux miniers pour étendre leur empreinte sectorielle.
La question du genre dans la logistique
Opérant dans deux secteurs à prédominance masculine, la logistique et les mines, la dirigeante en fait un levier opérationnel plutôt qu’un sujet de communication. Nimba Plus place des femmes à des postes stratégiques et mène un travail interne de sensibilisation. « Les entreprises cherchent désormais l’inclusion », observe-t-elle, ajoutant que la rigueur et la gestion de la complexité sont des nécessités concrètes dans des industries où les marges d’erreur sont faibles.
La lecture est moins idéologique qu’opérationnelle : l’inclusion n’est pas un sujet de communication, c’est une question de trouver les personnes capables de gérer des opérations où les marges d’erreur sont étroites. Le fait qu’une PME dirigée par une femme ait exécuté avec succès l’une des opérations de fret aérien les plus complexes de l’année en Afrique de l’Ouest n’est pas, dans cette grille, un signal de représentation. C’est une preuve opérationnelle que le vivier de dirigeants capables de gérer la logistique stratégique en Afrique de l’Ouest est plus large que le récit établi ne le suggère.
Le parcours
Formée en comptabilité et finance à Londres, elle est rentrée en Guinée plus tôt que prévu pour reprendre l’entreprise familiale. Quatre structures à gérer en parallèle, quatre enfants à élever : un fait mentionné non comme une concession, mais comme une donnée de gestion. Nimba Plus est basée à Conakry, Guinée.
Projection : trois indicateurs à surveiller
Trois indicateurs mesureront, dans les dix-huit prochains mois, si la trajectoire portée par Mme Ly se consolide en repositionnement structurel ou reste celle d’une opération isolée.
Le premier est la trajectoire du partenariat UPS. Le modèle d’agence actuel dure depuis vingt ans. La transition qu’elle pousse, une implantation directe d’UPS en Guinée, sera un signal binaire : soit elle se matérialise, auquel cas Conakry se consolide comme nœud du réseau logistique ouest-africain, soit elle ne se matérialise pas, auquel cas le modèle existant continue à capter la valeur par intermédiation. La décision relève d’UPS, mais elle est fonction du calendrier de Simandou.
Le deuxième indicateur est la résolution du déséquilibre du fret retour, identifiée comme une priorité à trois ans. Le développement effectif d’une capacité d’exportation guinéenne (produits agricoles, minéraux transformés, biens manufacturés) à une échelle suffisante pour remplir les rotations retour déterminera si le coût unitaire du fret aérien ouest-africain depuis et vers Conakry peut être réduit.
Le troisième indicateur est la montée en puissance opérationnelle du projet des Eaux de Kilissi à Kindia. La clôture des termes financiers et le lancement opérationnel du site indiqueront si la thèse de diversification est en cours d’exécution ou reste au stade d’annonce.
L’entretien donne une lecture située : celle d’une dirigeante qui opère depuis Conakry, qui a démontré une capacité d’exécution sur une opération de complexité internationale, et qui identifie avec précision les écarts structurels que le marché logistique guinéen doit combler pour passer à l’échelle. Le récit qu’elle porte n’est pas celui d’un succès individuel ; c’est celui d’un marché qui a franchi un seuil de demande sans avoir encore franchi le seuil correspondant d’offre. Les dix-huit prochains mois diront si cet écart se résorbe.