En juin 2025, la Banque centrale du Nigeria (CBN) a émis une directive qui est devenue opérationnelle au cours des dernières semaines. Selon TheCable, la CBN a ordonné aux banques de suspendre les investissements étrangers et a plafonné les investissements en fonds propres dans les filiales étrangères à 10 % du total des fonds propres. Le régulateur a accordé un délai de 12 mois pour s’y conformer. La règle s’appuie sur la Section 19(8) des directives CBN encadrant les holdings financiers. Selon Innocent Ike, directeur général d’Access Holdings, cité par BusinessDay, « en 2025, la question des actifs étrangers a été signalée au titre de la Section 19, sous-section 8, qui limite l’investissement dans les filiales bancaires étrangères à 10 % des fonds propres. La holding dispose d’une fenêtre de 12 mois pour régulariser complètement la situation, et nous engageons un dialogue actif avec la Banque centrale du Nigeria pour résoudre cette question ».
La règle vient de produire sa première conséquence opérationnelle majeure. Le 5 mai 2026, lors d’une conférence avec les investisseurs à Lagos, Access Holdings, maison mère de la plus grande banque nigériane en termes d’actifs, a annoncé qu’elle réduira ses participations dans certaines de ses filiales étrangères. L’exposition actuelle du groupe est bien au-dessus du plafond. Selon Bloomberg cité par TheCable, l’exposition actuelle d’Access Holdings se situe à 19,4 %. « Nous étudions des cessions pour réduire notre participation. Nous resterons les contrôleurs de ces entités bancaires et la création de valeur continuera d’être forte ».
L’ordre de grandeur est significatif. Selon Ecofin, Access Holdings a déclaré des fonds propres de 4 253 milliards de naira (3,09 milliards de dollars) au 31 décembre 2025. Selon le nouveau seuil de la CBN, Access Holdings ne serait autorisée à détenir qu’environ 425,3 milliards de naira en investissements bancaires étrangers. Une seule transaction récente dépasse à elle seule ce plafond : l’acquisition d’AfrAsia Bank Maurice a coûté à elle seule 611,1 milliards de naira, un chiffre qui dépasse à lui seul la totalité du plafond de 10 %.
La question que pose cet article est ce que cette régulation signale au-delà du cas Access Holdings, et quelles conséquences elle produit pour la banque régionale africaine.
Lecture : une priorisation explicite du marché domestique
Le cadrage réglementaire n’est pas ambigu. Selon Business Post Nigeria, citant le directeur général d’Access Bank, l’objectif est d’aider à contenir le risque et à préserver le capital, qui sont fondamentaux pour la stabilité du système financier à long terme. Les analyses convergent vers une lecture plus précise : une mesure que les analystes considèrent comme conçue pour rediriger davantage de capital bancaire vers l’économie domestique. Ecofin précise que la décision de la CBN reflète un effort plus large visant à maintenir davantage de capital bancaire au Nigeria et à orienter le financement vers l’économie locale. En limitant la part des fonds propres que les groupes financiers peuvent engager dans des filiales étrangères, le régulateur signale que le prêt et l’investissement domestiques doivent rester la priorité des banques nigérianes.
Cette régulation est cohérente avec la séquence plus large de politique CBN sous la direction du gouverneur Olayemi Cardoso. Le programme de recapitalisation lancé en 2024, qui exigeait des banques commerciales à autorisation internationale de lever un minimum de 500 milliards de naira, s’est achevé le 31 mars 2026. Comme l’a rapporté BusinessDay, à moins de 21 jours de l’échéance, pas moins de 31 banques avaient satisfait à la nouvelle règle de capital, laissant deux établissements en attente de vérification. Les fonds propres cumulés des cinq prêteurs de premier rang ont atteint un nouveau pic : les fonds propres cumulés d’Access Holdings, United Bank for Africa, Zenith Bank, First HoldCo et Guaranty Trust Holding ont atteint 20 220 milliards de naira en 2025, soit une hausse de 21 % par rapport aux 16 720 milliards enregistrés en 2024.
Le plafond de 10 % sur les fonds propres étrangers intervient donc dans un contexte où les banques nigérianes viennent d’être contraintes de renforcer significativement leur base de capital. La combinaison de ces deux mesures envoie un signal structurel : le capital bancaire levé en 2024-2026 est destiné à soutenir la création de crédit domestique, pas une expansion offshore agressive. Comme le formule une analyse : en limitant la part des fonds propres qui peut être immobilisée dans des filiales étrangères, la CBN signale effectivement qu’elle considère le marché domestique nigérian comme l’obligation principale des banques nigérianes licenciées, les opérations internationales étant soumises à une discipline d’allocation de capital.
Implications : un retournement de trajectoire pour la banque pan-africaine
La première implication concrète est le retournement partiel de la trajectoire d’expansion bancaire nigériane la plus agressive de la dernière décennie. Comme Bloomberg le note via The Billionaires Africa, l’annonce marque un retournement significatif de trajectoire pour l’une des histoires d’expansion bancaire les plus agressives d’Afrique. Access Holdings va réduire ses participations dans certaines des filiales de son réseau couvrant 24 pays. Les acquisitions récentes d’Access Bank (Maurice, Tanzanie, Gambie) placent le groupe bien au-dessus du nouveau seuil. L’implication pratique est qu’Access Holdings ne peut pas maintenir ses niveaux actuels de détention sur l’ensemble de son réseau international dans le nouveau cadre réglementaire. Le groupe devra identifier les filiales dans lesquelles réduire sa participation, trouver des acheteurs disposés à acquérir ces participations à des valorisations appropriées, et exécuter les transactions dans les 12 mois.
La deuxième implication concerne la structure de profitabilité des groupes. Les opérations étrangères sont devenues une source croissante de résultat pour les grands groupes nigérians. Selon Ecofin, le bénéfice avant impôt des opérations nigérianes a chuté à 584 milliards de naira sur le dernier exercice, contre 723 milliards un an plus tôt. Pendant ce temps, le bénéfice du reste de l’Afrique a fortement progressé, passant de 144 milliards à 284 milliards de naira. Les opérations internationales ont contribué pour un total de 289 milliards de naira au bénéfice du groupe. UBA, dans sa propre communication 2025, a souligné cette trajectoire : « UBA continue de démontrer la véritable force de son modèle pan-africain diversifié. Malgré la modération de la performance par rapport aux records de l’année précédente, nos moteurs d’activité, en particulier dans nos filiales hors du Nigeria, ont délivré une croissance à deux chiffres ». Le plafond de 10 % intervient donc précisément au moment où les filiales étrangères deviennent un levier stratégique de résultat ; leur réajustement structurel affectera les résultats consolidés des groupes. La troisième implication concerne l’équilibre bancaire régional. Les banques nigérianes concernées (Access, UBA, GTCO, Zenith, FirstBank) sont présentes dans 20 à 24 pays, en particulier en Afrique de l’Ouest, en Afrique de l’Est et en Afrique australe. Leur repositionnement forcé ouvre un espace dans deux directions. Soit les participations cédées seront acquises par d’autres groupes bancaires africains, auquel cas un changement de contrôle de filiales régionales suivra. Soit les groupes nigérians conserveront le contrôle opérationnel via des structures corporates (entités holding au Royaume-Uni ou ailleurs) tout en réduisant l’exposition directe en fonds propres, auquel cas le signal réglementaire ne se traduira pas par un changement de fond de l’empreinte bancaire régionale. La déclaration du directeur général d’Access Holdings selon laquelle « nous resterons les contrôleurs de ces entités bancaires » suggère que la seconde trajectoire est à l’étude.
Projection : trois indicateurs à surveiller
Pour les décideurs de l’UEMOA, de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique australe où opèrent les groupes nigérians, trois indicateurs mesureront la portée effective du plafond à 10 %.
Le premier est le type de structure de cession adopté. Si les groupes nigérians procèdent principalement par restructuration corporate (transfert de propriété vers des holdings britanniques ou internationales), la mesure réglementaire produira surtout un ajustement de bilan sans modifier le paysage bancaire régional. S’ils procèdent par cessions effectives de participations à des tiers, les conséquences seront plus profondes : changement de contrôle dans certaines filiales, ouverture de fenêtres de repositionnement pour les concurrents bancaires africains (groupes marocains, kényans, sud-africains), et recomposition potentielle de l’offre bancaire aux clientèles dans les marchés affectés.
Le deuxième est l’impact sur le financement bancaire intra-africain. Les groupes pan-africains ont été un vecteur des flux bancaires transfrontaliers de la dernière décennie. Un retrait des plus grands groupes nigérians, même partiel, modifie l’offre de produits bancaires transfrontaliers : financement corporate pour les multinationales africaines, trade finance, correspondants bancaires intra-africains. Les conditions dans lesquelles ces services seront désormais proposés, et les acteurs qui les remplaceront, mesureront l’impact pratique de la régulation.
Le troisième indicateur est le calendrier de conformité. Le délai de 12 mois imposé à Access Holdings ouvre une période d’exécution durant laquelle les cessions effectives doivent être structurées, négociées, approuvées par les régulateurs des différents pays et bouclées. Le rythme auquel ces opérations sont conclues, et les prix auxquels elles sont réalisées, mesureront si le plafond produit une transition ordonnée ou une dynamique de cession forcée qui affecte les valorisations.
Le plafond à 10 % n’est donc pas un détail technique. C’est la seconde jambe d’une séquence politique cohérente : levée de capital sur le marché domestique, rétention de capital sur le marché domestique. La première jambe, la recapitalisation 2024-2026, a mobilisé plus de 4 600 milliards de naira de capital frais. La seconde jambe, le plafond à 10 %, redirige la manière dont ce capital peut être déployé. Pour les banques nigérianes, c’est une contrainte sur leurs ambitions continentales. Pour le reste du continent, c’est une reconfiguration de qui détient et contrôle effectivement les tuyaux bancaires régionaux. Les douze prochains mois mesureront dans quelle ampleur.